Dé-chaîné

Concours de nouvelles Auféminin 2019 (3000 signes maximum)
Thème : Le photocopieur était en panne

Tour Montparnasse, 47ème étage. 23H54.

L’immonde lumière verdâtre des néons se reflétait sur un crâne chauve et luisant.
Niel enchaînait, enchaîné, les allers-retours entre son bureau et le photocopieur trônant fièrement au milieu de l’open space.
Point de départ et de clôture de tout dossier, le photocopieur était le Roi qui gouvernait en ces lieux. Obèse, immonde, il fallait pourtant toujours l’alimenter et le cajoler sous peine de ne jamais voir l’ombre d’un papier. 

C’était la première fois qu’il travaillait un weekend. 
Normalement, il passait son weekend chez lui, à chanter ses chants Corse préférés pendant que ses voisins frappaient les murs pour lui ordonner d’arrêter.
Voyant que Niel acceptait de partir chaque jour un peu plus tard, son manager lui avait dit avant de partir en weekend :
“Le dossier ESCLM doit partir avant la fin de la semaine, mais rassurez-vous, vous avez jusqu’à Dimanche.”

Aucune photo, aucun souvenir ne venait vitaliser son bureau, espace fade et déshumanisé. Seul un vieux radio-cassette branché à un casque désuet reposait sur le socle de l’écran d’ordinateur. S’y trouvaient à côté une compilation de cassette de chants corses.
Niel, sur son siège dévissé qui lui cisaillait le dos, relisait une dernière fois les pièces du dossier. Les formules de politesse ne figuraient pas sur la page de garde. Son manager ne laisserait pas passer ça. Niel, à bout, bouillonnant, bondi sur son clavier pour rectifier la dernière page puis lança l’impression. Le photocopieur ne cilla pas. Excédé, il lui mit une claque.
Mais il est communément admis que l’on ne gifle pas un Souverain. 

“Hors Service”, afficha l’écran.
L’écran de l’appareil venait de s’éteindre. Niel y vit son reflet, puis sa condition.
Pas de famille, pas d’ami, un travail abrutissant, exténuant. 
Un passé, un présent et un futur identiques : seul, soumis, moqué, vide de sens.
Son esprit se mit à bouillir, son corps s’embrasa. 
Il était temps pour lui de mettre fin à ce simulacre de vie, de déchéance consentie.

Il retourna à son bureau, s’empara de la radio-cassette, l’alluma et régla le son au maximum. Un chant viril, grandiose et puissant en sortit.
Niel se dirigea d’un pas sûr vers la fenêtre la plus proche, qu’il ouvrit. Le chœur se tut.
Il s’éloigna progressivement de la fenêtre, toujours en y faisant face, comme s’il la défiait. Il buta contre le photocopieur. Il demeura immobile, le regard alternant entre la fenêtre et le photocopieur. Les voix reprirent de plus belle, graves, comme l’était cet instant.

Alors, joignant sa voix à celle de la musique, il hurla et poussa de toutes ses forces le photocopieur jusqu’au bord de la fenêtre. Puis, galvanisé par l’apothéose vocale crachée par le radio-cassette, il le fit basculer dans le vide.
La musique se conclut une seconde avant l’impact, comme pour mieux laisser Niel apprécier le bruit brut et violent de la rébellion, de sa première revanche.

Il était dé-chaîné.

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