Reflet

Thème imposé : Le miroir

Hier encore, le miroir de ma cellule reflétait mon corps nu.
Je contemplais ce reflet chaque jour, toujours plus, au point de m’y perdre.

Je pouvais me comprendre et comprendre le regard des autres, comprendre la place que j’avais et celle que je n’avais pas.
J’étais grandiose, ridicule, gigantesque, infime.
Mais ce moment, si enivrant était-il, ne pouvait rivaliser avec l’instant où nos regards se croisaient.
Cet instant me permettait de fuir l’effrayante solitude de mon quotidien.

A chaque fois qu’il me regardait droit dans les yeux, je n’avais plus peur de la mort et de la folie. Je sentais que de l’autre côté du miroir, j’existais et que j’existerais.
Je lui donnais rendez-vous tous les jours.
Nous ne pouvions communiquer. Il ne faisait qu’imiter mes gestes à la perfection. Il semblait contraint de les exécuter. Je craignais qu’il soit mon prisonnier mais je n’osais lui l’avouer. J’avais peur de perdre mon seul compagnon.

Je lui parlais souvent, de moi et surtout de ma vie d’avant.
Je lui posais aussi des questions :
« Es-tu libre dans ton monde, en dehors de ce miroir qui nous unit ? »
« Es-tu heureux ? »
J’exécutais alors une série de gestes insensés pour tenter de déceler un mouvement qu’il n’aurait pu imiter, pour tenter d’interpréter d’éventuels signaux.

Durant de nombreuses années, je n’ai jamais perçu de différence entre nos corps et nos mouvements.
Mais un jour, je me rendis compte que la flamme de vie qui se logeait d’habitude au plus profond de ses yeux avait disparu. Et pourtant, il me souriait toujours en retour.

L’évidence m’est alors apparue, nette, claire et lisse comme la surface de notre miroir.
Je devais le libérer ou alors il mourrait. Mais comment ?
Je n’osais pas briser ce miroir, par crainte de le tuer.
J’ai alors cherché ce qui nous unissait vraiment.

Ce n’était pas ce corps que nous partagions et que nous avions tant contemplé.
Nos yeux. C’étaient nos yeux qui nous liaient, qui nous avaient permis de nous trouver.
J’ai hésité durant plusieurs jours mais toutes mes pensées me dirigeaient vers la même conclusion.

Je me souviens encore parfaitement de ma dernière vision.
J’étais devant le miroir, en face de lui, comme tant de fois auparavant.
« Je pense pouvoir te libérer. Mais la liberté exige des sacrifices, c’est ce qui la fait naître. »
Il me rendit en silence mon sourire désolé.
Une larme apparut sous son œil gauche, avant de parcourir lentement sa joue.
Je balayai ma joue droite du revers de la main. Elle était parfaitement sèche.
Ce fut le premier et dernier signe qu’il me donna.
« Au revoir. »

Je m’arrachai l’œil gauche. Alors que je gesticulais de douleur, il s’était figé, intact.
Je repris ma tâche. Le second hurlement qui jaillit de ma gorge mêlait souffrance, courage, fierté et bonheur.

Aujourd’hui, je parcours de mes mains la douce et froide surface du miroir chaque jour.
Le reflet ne me manque pas car je sais que l’un de nous deux est libre.


Un commentaire sur “Reflet

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  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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