Je pars

Thème du concours : Je l’aimais
ATTENTION: cette nouvelle peut réveiller de douloureux souvenirs pour certains.

Je ne m’en rends compte qu’en cet instant.
Je n’avais pas compris qu’il suffisait de profiter, de se concentrer sur ces petits détails qui éclairent une journée, si pour autant on les remarque.
Je pense à l’odeur d’anniversaire qui s’échappe des bougies fraîchement éteintes, au contact rêche et rassurant de l’écorce des arbres ou encore au léger et amusant son du triangle pendant un concert de musique classique.
C’est étrange comme l’ordre des choses peut subitement être bouleversé.
Les détails qui me semblaient insignifiants jusqu’à cet instant sont ceux qui me manquent déjà tandis que ceux qui n’ont cessé de m’importer toute ma vie sont désormais vides de sens.

Là où mon regard peut encore se poser, tout me semble d’une beauté nouvelle, exquise. Mon dernier geste vient de remettre en question les vingt-sept années de mon existence. Je suis fasciné par cette réalité qui sommeillait dans la lumière, si proche et pourtant si loin de moi. Je suis aussi assailli par une colère sourde, dirigée à mon encontre.
Si je m’en étais rendu compte plus tôt, j’aurais pu vivre pour de bon, enfin libéré, à savourer chaque instant.

Après avoir parcouru de mon regard neuf la chambre qui fut toujours mienne, mes yeux se posent sur un petit cadre à la vitre brisée, échoué sur la commode en bois flotté située juste devant moi.
Sur la photo du cadre, Maman et Papa nous portent tous les deux sur leurs épaules et s’embrassent tandis que Zoé et moi nous faisons des grimaces.
A cet instant, les lourdes murailles de mon cœur que j’avais édifiées pendant des années volent en éclat, percutées avec force et violence par une vague d’amour d’une puissance insoupçonnable.
Mon cœur rate quelques battement puis se remet à battre à tout rompre, comme s’il devait rattraper tout cet amour que je n’avais pas su saisir, que je n’avais pas voulu saisir.
Ma famille apparaît soudainement à mes côtés, mon père, ma mère et ma sœur m’enlaçant ensemble.
Je veux leur dire que je les aime, que je m’excuse et que je regrette.
Je veux hurler mon amour, je veux les appeler au secours mais ma gorge m’interdit de prononcer un seul mot.

Malheureusement, il est trop tard pour moi.
Le tabouret est maintenant renversé. La corde qui entoure mon cou comprime de plus en plus ma trachée. L’air me manque affreusement, mes poumons me brûlent.
Ce corps que j’ai cru mort pendant si longtemps m’envoie tant de signaux de vie. Il me demande de lutter pour pouvoir vivre encore un peu.
Je veux lui obéir et me battre mais il est difficile de lutter contre soi, encore plus contre ses propres actes.
Dans un élan d’espoir, je m’agite et me secoue au moyen des dernières forces qu’il me reste, en espérant prolonger ces vingt-sept années qui sont passées trop vite.
La corde bouge quelque peu puis finalement, sert encore plus fort. Immobile, je pars.

Une dernière pensée me vient, simple, évidente.
Finalement, je l’aimais bien ma vie.

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