Bleue

Sur une plage de Normandie, un enfant courait le long de l’eau, en agitant dans tous les sens ses bras et ses mains, le bruit de ses petites bottes étouffé par le sable fin. De ses petits yeux aussi bleus que l’était le ciel en ce jour, il tentait de comprendre la mer et ses vagues. Jean, si petit, voulait déjà naviguer tels les grands explorateurs des siècles passés. Que la mer soit calme, triste, déchaînée ou scintillante, il l’aimait. Jean rêvait de pourchasser des trésors légendaires se trouvant sur des îles regorgeant de mille dangers.



A l’âge de cinq ans, il était sûr de lui lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire. A chaque fois, il répondait toujours avec force et sourire :

« Je veux être un pirate ! », ce à quoi on lui répétait inlassablement, d’un ton aussi bien amusé que désolé, que ce n’était pas possible.

Jean ne comprenait pas vraiment lorsqu’on lui disait que son souhait n’était pas réalisable. Cependant, cela ne le dérangeait pas davantage, car il y croyait aussi dur que l’était l’ancre du navire de ses rêves.

Jean avait cinq ans, et la vie devant lui.

A la sortie du lycée, sur un large parvis de pavés roses, un jeune homme se dégageait parmi la masse des élèves. Ses yeux étaient aussi bleus que la mer les jours d’été. Peu intéressé par les discussions de la plupart de ses camarades, Jean lisait beaucoup. Des romans d’aventure, des livres d’histoire, des guides de navigation. Ces livres qu’il dévorait lui permettaient de naviguer au gré des flots de son imagination, et surtout, de ne pas avoir à garder les pieds sur terre. Cependant, il était temps pour Jean et ses camarades de choisir une voie professionnelle qui les conduirait à exercer un métier.

Malheureusement, Jean ne pouvait devenir pirate. Non seulement il n’y avait plus d’immenses galions remplis de richesses à piller, mais aussi les mers et océans étaient si surveillés qu’il était désormais impossible d’y accomplir de tels méfaits. Il ne pouvait pas non plus devenir un grand explorateur à la recherche d’un continent, puisque toutes les terres et toutes les mers de la planète avaient déjà été découvertes et cartographiées.

Alors, Jean voulut apprendre le métier de pêcheur. A défaut de réaliser de grands exploits, il pourrait être un capitaine et dompter sa bien-aimée les soirs de tempête, ou la caresser lorsqu’elle serait calme. Seulement, Jean provenait d’un milieu aisé. Il était inscrit dans un établissement scolaire réputé dans lequel ce genre de fantaisies n’avait pas lieu d’être.

Aussi, lorsqu’il expliqua à ses parents et professeurs ce qu’il souhaitait devenir, ceux-là lui rirent au nez. Il allait donc en être décidé autrement pour lui. Jean n’était pas ambitieux, Jean était naïf, Jean était un rêveur. Il fallait que Jean devienne un homme, et qu’il gagne sa vie. Il fut donc décrété que Jean allait suivre des études juridiques. Voilà qui devrait conduire à un métier honorable ainsi qu’à un confort tout à fait enviable.
Jean fut triste. Tellement triste. Sa vie ne tournerait pas autour de la grande bleue, celle qui avait pourtant conquis son cœur. Il se dit que même s’il ne ferait pas de la mer son épouse, il en ferait au moins une amie. Il pourrait aller la voir, lui parler, se confier et apprendre à l’apprivoiser. Jean avait espoir, mais Jean pleurait. On lui dit que seuls les enfants pleuraient, et on lui demanda s’il était toujours un enfant. Jean sécha ses larmes. Ce soir-là, une terrible tempête éclata. La mer était déchaînée. On lui avait volé quelque chose de précieux. Jean avait dix-huit ans, tant d’années devant lui.

Dans un riche fauteuil en cuir Chesterfield, un homme au visage fatigué et aux tempes grisonnantes lisait un journal. Son regard semblait éteint. Ses yeux bleus, pourtant si purs, étaient tels les Océans qui auraient perdu leur scintillement : beaux mais étranges, beaux mais tristes.

Jean était marié. Il avait deux garçons « en bonne santé et qui réussissaient dans la vie », comme on aimait souvent le lui rappeler. Il semblait chanceux, il était envié. Jean était avocat d’affaires et vivait à Paris. Cela faisait des années qu’il n’avait pas vu la Mer. Il était trop occupé par son travail, il n’y pensait même plus. Jean n’était pas malheureux, loin de là ! Il avait tout ce que nombre de personnes désiraient : richesse, famille, renommée. Cependant, Jean n’était pas vraiment heureux non plus mais il avait oublié ce que c’était d’être heureux, alors cela ne lui manquait pas. Il se contentait d’être. Il partirait à la retraite dans une dizaine d’années, se disait-il. Il pourrait enfin profiter. Après tout, il aurait travaillé dur pour mériter ce repos.

Jean avait 48ans, de belles années devant lui.

Jean était allongé dans un lit, le teint pâle. Quelques cheveux parsemaient le sommet de son crâne. Son visage était creusé de rides, sa silhouette décharnée. Jean était très malade. Le médecin qui l’avait ausculté avait appelé la famille, car il était décidément temps de faire les adieux. Un de ses petits-enfants, d’une vingtaine d’année, arriva avant les autres membres de la famille.

Lorsqu’il pénétra dans la chambre de Jean, il fut saisi de tristesse. Il n’avait jamais vraiment parlé avec son grand-père. Celui-ci était pourtant toujours présent aux réunions de familles, mais on ne l’entendait pas souvent. Il assistait aux évènements d’années en années, le regard toujours éteint. Il voulut donc parler avec son grand-père, puisqu’il était pour une fois seul avec lui.

« Grand-père, comment vas-tu ? »

Jean ne répondait pas, il regardait droit devant lui, sans parler, sans bouger. Cette attitude surprenait beaucoup son petit-fils.

« Grand-père, tu as mal ? Tu as besoin de quelque chose ? »

Le petit-fils s’inquiétait de ne pas recevoir de réponse. Jean n’était pas un grand bavard, mais il répondait toujours quand on lui posait une question. Alors, très lentement, une larme glissa des yeux de Jean. Ses grands yeux bleus palpitaient, comme une flamme qui voudrait se raviver avant de s’éteindre définitivement.

« Grand-père ! Qu’est-ce qu’il y a ?! »

Jean tourna la tête, lentement, puis regarda son petit-fils droit dans les yeux. Il lui raconta sa vie telle qu’elle avait été, et telle qu’il aurait souhaité qu’elle soit. Il lui expliqua sa relation fusionnelle avec la Mer lorsqu’il était plus jeune. Son petit-fils écoutait calmement, captivé, bouleversé. Puis, Jean conclut son récit ainsi :

« Il n’y a que deux choses que je regrette dans ma vie. Tout aurait pu être si différent, car tout découle de cela. Parce que je manquais de force, parce que je manquais de convictions, parce que je manquais de courage, je me suis trahi. Et par ce fourvoiement, j’ai aussi trahi ma mère, mon amante, mon amie, ma femme, celle qui était tout pour moi : la Mer. Je l’ai toujours aimé, et je la porterais toujours dans mon cœur, comme elle le fera. »

Le petit-fils de Jean pleurait à chaudes larmes. Ses magnifiques yeux bleus, hérités de son grand-père, ruisselaient de ce liquide salé, comme si la Mer elle-même était venu dire au revoir à son bien-aimé Jean. Puis Jean se recoucha lentement, et ferma ses yeux encore humides. Jean était mort, la vie était derrière lui. Ses dernières paroles impactèrent son petit-fils, qui fut bouleversé jusqu’au plus profond de son âme.

Aujourd’hui encore, un marin aux yeux couleur océan sillonne les mers du monde sur un magnifique deux mâts, baptisé le « Jean ».

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