L’âme d’une lame

Cela faisait une éternité que j’attendais ma prochaine rencontre.
Durant tout ce temps, j’étais resté enfermé dans cette prison. Je n’avais plus que pour seul ami la poussière, que je côtoyais toujours davantage au fil des jours.
Le silence est aussi pesant que l’inaction.
C’est comme mourir tout en étant toujours accablé de mille souffrances. Je craignais que mon esprit se fige, que mon corps commence à rouiller. Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi. Plusieurs années, certainement.
Et puis un jour, on m’a délivré.

J’avais enfin entendu un bruit. Quelqu’un tentait de pénétrer dans la demeure qui me retenait. L’espoir s’était immédiatement emparé de moi, lui qui m’avait abandonné.
Une jeune femme était alors soudainement apparue. Je pouvais sentir son odeur exquise, mais également son humeur, ses émotions. Je fus frappé par la détresse qui l’habitait. Elle était assaillie par une puissante tristesse, mêlée à une rage sauvage et un profond désespoir.

Le premier contact entre nous fut celui d’une de ses larmes s’écrasant contre mon corps. Puis, après cela, elle me caressa. La chaleur de sa main était si agréable, si réconfortante. Je sortis immédiatement de la torpeur qui s’était emparée de mon corps et de mon esprit . Elle finit par me prendre dans sa main puis m’enroula d’une étoffe en soie afin de cacher ma nudité. Le contact avec le tissu était lui aussi enivrant. Je savourais désormais chaque sensation qui s’offrait à moi.
Alors que je croyais que mes sens s’étaient envolés avec le temps, ceux-ci s’étaient aiguisés, attendant le moment opportun pour se dévoiler.

La jeune femme marcha quelque peu puis me déposa sur un siège souple, recouvert de cuir. Après quelques instant, mon corps fut parcouru de légers tremblements. Je compris alors que nous étions dans un véhicule. La conduite de la jeune femme était parfois brute, parfois douce. Je ressentais une grande contradiction dans ses pensées et dans ses gestes. Puis, les tremblements finirent par cesser. L’inconnue qui m’avait libérée découvrit l’étoffe qui me recouvrait toujours, puis me saisit fermement. Des frissons réguliers parcouraient son corps tendu. Ses battements de cœur, rapides, se propageaient le long de mon corps. Bien qu’heureux de retrouver goût à la vie, j’étais intrigué par cette femme au comportement si étrange.

Elle marcha durant quelques minutes puis se mit à chercher quelque chose. Un trousseau de clefs teinta contre moi, avec lequel elle déverrouilla une porte. Elle entra, puis avança en silence dans un endroit que j’ignorais. Je ne connaissais aucune des odeurs qui imprégnaient ce lieu. Elle finit par s’arrêter, ouvrit délicatement une porte puis se glissa à l’intérieur. Je reconnus immédiatement l’odeur qui emplissait la pièce : le parfum de deux corps qui s’étaient épuisés à s’aimer.

La jeune femme s’approcha de l’un des deux corps. Il s’agissait d’un homme. Son odeur était forte, suave et sauvage. Elle se tint devant lui durant plusieurs minutes, immobile. Puis elle se mit à caresser du bout des doigts le torse de l’homme tout en remontant vers son visage. L’homme gémissait tendrement dans son sommeil. Il se réveilla brutalement lorsque les larmes qui roulaient sur le visage de la femme tombèrent sur son visage, l’éclaboussant de son désespoir.

A cet instant, la femme me souleva et m’abattit brusquement. La force du geste me fit percer la peau, la chair et enfin le cœur. Je m’y enfonçais de tout mon corps. Au contact du sang, je perdis toute lucidité. Je retrouvais enfin ce qui m’avait toujours animé. Le liquide chaud me recouvrait complètement, me réconfortant par sa chaleur. Les questions qui m’habitaient peu de temps auparavant n’avaient plus d’importance. Désormais, seules les sensations qui me parcouraient méritaient mon attention, seul mon plaisir comptait.

Je fus soudainement tiré hors de ce corps si accueillant pour me retrouver instantanément dans un autre, celui d’une femme. J’étais à nouveau dans un cœur, dont le sang était plus sucré, plus subtil que le précédent. Mais, encore une fois, alors que ma soif commençait à peine à s’étancher, je fus arraché de ce paradis qui s’offrait à moi. Celle qui m’avait offert ces instants de pur bonheur me tenait pointé vers le sol, contemplant ce qui devait être sa vengeance. Le sang s’écoulait le long de mon corps et tombait au sol en épaisses gouttes. Ses sanglots avaient cessé.
Alors, après m’avoir délivré de ma prison et de ma soif, elle m’offrit ses derniers instants. Elle me fit pénétrer ses deux avant-bras, s’allongea au sol et me déposa délicatement à ses côtés. Son sang fuyait au rythme des derniers battements que délivrait son cœur. Une flaque se forma autour d’elle, jusqu’à me recouvrir entièrement.
Je bus jusqu’à n’en plus pouvoir, m’abandonnant corps et lame au plaisir dont je fus privé pendant tant d’années.

Jamais pareil festin ne m’a été offert. Je l’en remercie encore aujourd’hui.

J’ai écrit ce texte en raisonnant ainsi.
J’avais déjà lu des descriptions de scènes de crime du point de vue d’enquêteurs, de victimes ou encore de meurtriers mais pas du point de vue de l’arme qui a provoqué la mort.
J’ai donc essayé de ne retransmettre que certains des cinq sens, car pour moi, une lame ne voit pas mais ressent avant tout et je trouve que la vue est un sens trompant fortement les autres.

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