E042

Dans une pièce d’une quinzaine de mètres carrés, un enfant au profil athlétique était en train d’effectuer des exercices de musculation. Le lieu était immaculé de blanc. Quatre caméras de surveillance étaient installées aux coins de la pièce. Il n’y avait pour mobilier qu’un lit, un bureau et une chaise. L’enfant était habillé d’une tenue aussi blanche que la pièce.



Soudain, la porte de la pièce dans laquelle il se trouvait fut déverrouillée. L’enfant stoppa immédiatement ses exercices, et se mit en face de la porte, le corps droit.

« Bonjour Elio, comment vas-tu ?

– Bonjour Professeur. Je suis au meilleur de ma forme.

– Très bien. As-tu effectué tous tes exercices physiques journaliers ?

– Oui Monsieur. J’ai même fait plus que ce qui était demandé. Je veux être le meilleur, et pour être le meilleur, il faut s’entraîner dur.

– C’est très bien Elio, je vois que tu as retenu les leçons qui te sont dispensées. Je ne pouvais espérer avoir un meilleur élève. D’ailleurs, aujourd’hui, tu vas pouvoir nous prouver ta valeur. Tu vas combattre ton premier vrai adversaire.

– Merci Professeur, c’est ce que j’ai toujours souhaité. Je ne vous décevrais pas.

– Un prisonnier va arriver ici d’un instant à l’autre. L’homme que tu verras est un ennemi, il est contre l’institut. Cela veut dire indirectement qu’il te veut du mal, car tu fais partie intégrante de l’institut. Neutralise-le, et tu seras honoré. »

L’enfant était ravi, il bouillonnait d’impatience. Le professeur sourit alors à l’enfant qui se tenait en face de lui, puis sortit de la pièce dans laquelle il se trouvait.

Le professeur Kandlord était un homme de grande taille. Ses nombreuses rides, ses cheveux poivre et sel et sa barbe grisonnante témoignaient de son âge avancé. Il portait un simple costume noir, mais avait revêtu par-dessus une blouse blanche sur laquelle était brodé son nom : Kandlord. Au-dessus de son nom figurait un petit signe mathématique « égal » de couleur bleu azur complété par l’inscription « E-Corp ».

Un homme au teint bronzé artificiellement attendait le professeur de l’autre côté de la porte. Il était vêtu d’un costume sur mesure de couleur bleu nuit, sur lequel on pouvait retrouver le logo brodé d’E-Corp. »Je vais enfin voir si votre étude m’aura été utile, lança t-il au professeur.

– Monsieur Le Président Sclavey, ce sujet me semble être notre meilleure création, répondit fièrement Kandlord.

– Nous verrons. Ce projet représente un lourd investissement pour moi, professeur.

– Je comprends tout à fait Monsieur. »

Deux gardes arrivèrent dans le couloir où se tenaient Monsieur Sclavey et le professeur Kandlord. Ils tenaient un prisonnier, lequel tentait vainement de se débattre.

Ils ouvrirent la porte de la cellule et y jetèrent le prisonnier. Un écran situé à côté de la porte projetait ce qui se passait dans la pièce.

« Ecoute, petit, tu n’as pas à faire ça. Tu es manipulé ! Ici, ce n’est pas la vraie vie !

Tu ne sais même pas qui sont tes parents ! Tu n’es qu’une expérience, ne leur obéis pas ! »

Les paroles du prisonnier n’atteignirent aucunement l’enfant, lequel s’élança vers son adversaire. S’ensuivit une lutte à coup de poings et de pieds dans laquelle l’enfant prit sérieusement l’avantage. Le combat se termina et le prisonnier gisait à terre, mort étranglé.

Alors, la porte s’ouvrit et les deux gardes retirèrent le corps inerte. Le professeur entra dans la pièce et félicita Elio. L’enfant exultait de joie.

 » Etes-vous fier de moi Professeur ?

– Je suis très fier de toi. Tu as été exemplaire aujourd’hui, comme toujours, d’ailleurs. Je te laisse te reposer. »

Kandlord sortit de la pièce, et la porte fut verrouillée. On pouvait lire au-dessus de celle-ci : E042.

« Eh bien Professeur Kandlord, je dois dire que ce sujet est particulièrement intéressant. Il surpasse tous les autres. Il n’a posé aucune question, et a effectué la mission que vous lui aviez confié, dit Sclavey d’un ton ravi.

– En effet, ce sujet présente les meilleures réactions. Je vais observer tous les autres face à la même situation, et je garderais le plus obéissant.

– Dès lors la sélection faite, passez à la seconde phase du projet. Éliminez les sujets non sélectionnés. Je reviendrais pour consulter les résultats de la prochaine expérience.

– Très bien, Monsieur Sclavey. Les membres de l’institut et moi-même ferons de notre mieux”

Monsieur Sclavey parcourut le très long couloir dans lequel se trouvait les deux hommes puis disparut. Sur les parois de ce couloir se trouvaient une centaine de portes avec un écran à côté. Elles étaient toutes identiques à l’exception de l’inscription située au-dessus : E01, E02, E03, et ce jusqu’à E100. Le professeur Kandlord ouvrit alors la porte E43 et pénétra dans la pièce. Il y avait le même enfant, vêtu des mêmes vêtements que celui de la pièce précédente, pièce qui possédait un mobilier identique.

“Bonjour Elio, comment vas-tu ?

– Bonjour Professeur. Je vais bien.”

Le professeur posa exactement les mêmes questions. Cependant, les réponses étaient sensiblement différentes, moins enthousiastes. Deux gardes apportèrent un prisonnier. L’enfant fut touché durant un bref moment par les paroles du condamné, hésita un moment à combattre, puis finalement suivit les ordres qui lui avaient été donnés.

Le professeur exécuta le même protocole auprès de tous les sujets. Une fois tous les tests terminés, il fut établi que seul le sujet E42 serait conservé.

Deux ans plus tard, Monsieur Sclavey était de retour à l’institut. Lui et le professeur Kandlord étaient dans une salle de contrôle située en hauteur, depuis laquelle ils pouvaient observer un gymnase au travers de grandes baies vitrées.

“Monsieur, nous avons donc sélectionné le sujet-test E042. Comme vous l’aviez vu, il présentait le plus fort potentiel. Nous avons donc produit 100 clones de ce même sujet, et les avons tous soumis exactement à la même éducation qu’avait reçu E042 à l’époque. Nous avons reproduit en tout point les situations que E042 avait rencontré, grâce aux vidéos-surveillance que nous avions de lui depuis sa naissance. Les sujets que vous allez voir ont l’apparence d’enfants de dix ans d’âge, mais ils n’ont en réalité que deux ans. Ces clones génétiquement modifiés grandissent cinq fois plus vite qu’un humain normal.

– Les explications ne m’intéressent pas vraiment vous savez, professeur, seul le résultat compte pour moi.

– Dans ce cas, passons directement en revue les troupes.”

Un par un, les sujets étaient amenés dans le gymnase et devaient mettre à mort par combat un prisonnier. Les treize premiers accomplirent leur tâche efficacement, et ce sans poser de questions, sans qu’une seule once de pitié apparaisse sur leur visage au moment de la mise à mort.

Cependant, le quatorzième sujet refusa de combattre. Et même malgré les menaces proférées à son encontre par le professeur, il ne voulut se résoudre à utiliser la violence. Les supplications du prisonnier qui se tenait en face de lui l’avaient touché. Sous son crâne, des questions commençaient à prendre forme, à se soulever. Des gardes pénétrèrent dans le gymnase. E014 fut exécuté froidement, de même que le prisonnier.

Monsieur Sclavey était hors de lui bien qu’il ne le montrât pas. Mais le professeur put le deviner en voyant le visage écarlate de son employeur. Le professeur était confus, il ne comprenait pas.

“ Monsieur Sclavey, ce n’est là qu’un incident isolé. C’est sûrement ce prisonnier pleurnichard qui a réussi à amadouer E014. Attendons la fin de tous les tests pour juger de cette mésaventure.”

Le professeur parlait extrêmement vite, et en essayant de rassurer Sclavey, ne réussissait qu’à s’angoisser lui-même.

Les résultats des tests ne furent pas ceux attendus. Sur les cent sujets, sept décidèrent de ne pas suivre les ordres et onze écoutèrent les propos et supplications du prisonnier situé en face d’eux avant d’être ramenés à l’ordre par des menaces du professeur. Ils achevèrent leur adversaire, mais on pouvait lire sur leur visage de l’incompréhension, des regrets ou encore de la tristesse.

Le professeur était excédé de cette séance si longue, durant laquelle il avait été humilié à maintes reprises devant le Président d’E-Corp. Il n’osait plus prendre la parole. Le professeur n’arrivait pas à trouver quelle erreur il avait bien pu commettre. Finalement, ce fut Monsieur Sclavey, lequel n’avait ni bougé ni parlé durant tous les tests, qui prit la parole le premier.

“Quatre ans d’attente et une fortune colossale engagée dans ce projet. Ce n’est pas une armée fidèle, efficace et aisément reproductible que vous m’avez fourni là. Ce ne sont que des incapables. J’arrête tous les financements de ce projet, je ferme l’institut. Votre carrière est terminée professeur, je vous ferais décrédibiliser devant la scène scientifique internationale. Je croyais avoir engagé le meilleur chercheur en génétique comportementale, je me suis trompé.”

Le Président quitta la tour de contrôle. Le professeur Kandlord se retrouvait seul.

Il avait échoué, toutes ses recherches n’avaient servi à rien. Sclavey disait vrai, il n’était qu’un piètre chercheur finalement.

Alors que le professeur débarrassait ses affaires sur le bureau dans lequel il avait travaillé durant quatre années, celui-ci se dit que si le but de l’expérience avait échoué, il avait néanmoins fait une découverte importante et fascinante. Ces clones, tous issus du même embryon, lesquels avaient pourtant reçu une éducation parfaitement identique, étaient finalement uniques. Ils étaient tous différents. Si certains avaient suivi les ordres, d’autres avaient hésité et d’autres encore avaient refusé.On ne pouvait prévoir à 100% la réaction d’un individu confronté à une situation particulière. Cela apaisa le professeur. Il avait accepté de conduire ces expériences illégales par pur défi, mais l’idée de contrôle l’effrayait. Il savait désormais que l’humanité ne serait jamais totalement contrôlable. Il y aurait toujours des individus pour se rebeller.

Nous sommes tous différents, nous sommes tous uniques.

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un concours ayant pour thème la différence.

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